• Haïku, Rondeau et poèmes courts

    L'art des poème courts : quelques réflexions

     

     

    "Sans les romans qu'elle avait lus, et qui par moments, faisaient bizarrement repraître la mijaurée sous l'ogresse, jamais l'idée ne fut venue à personne de dire d'elle : c'est une femme."  

    Victor Hugo, Les Misérables.  

     

    Je souhaite simplement, sous cette citation provocante, interroger le roman en tant que forme littéraire. Le roman est devenu tellement hégémonique en littérature et dans la société, qu'on ne pense même plus qu'il ne s'agit que d'une forme littéraire parmi d'autres. Et d'une forme bien particulière. D'une forme hier ultra-minoritaire, et devenue avec la consécration de la société industrielle, la forme ultra-dominante. Le roman est devenu si hégémonique qu'il nous parait naturel. Mais comme poète, je me rends bien compte que cette forme n'a rien de naturelle. En tout cas, rien de plus naturelle qu'une autre. Et rien qui justifie cette espèce d'hégémonie appauvrissante qu'il a acquise, au détriment de la diversité enrichissante. Car la "société du roman" occulte toute une part de la société réelle, de la vie réelle, du pays profond, qu'il revient au poète d'avoir le courage de défendre. En outre, il n'est pas normal que le poète et la poésie en soient réduits à revendiquer leur place. Il existe un genre "d'état de fait" qui est une violence quotidienne faite aux gens de la race poétique. La politesse ne commande pas toujours de se laisser marcher sur les pieds, et on me pardonnera donc d'être obligé de prendre ici le temps de revendiquer et délimiter cette place. On revendique pour tout, eh bien qu'on s'habitue à m'entendre revendiquer pour la poésie et les poètes. Et dans un second temps, je veux montrer comme l'intérêt croissant pour la poésie japonaise brève, le haïku, est le signe précurseur d'un changement plus profond. 

     

     

    Le roman, une forme hégémonique

     

    Le triomphe du roman a auourd'hui complètement marginalisé la poésie. Elle est rejetée dans les marges. Le roman qui se voulait si subversif est devenu l'art officiel. Certes, on pourrait interroger la perte de la forme en poésie, pour expliquer cette disparition. Mais au fond, je crois que abandon de la forme en poésie et triomphe du roman, ne sont que les deux faces du même symptôme. 

    Avant d'approfondir cette question de la forme, prenons le temps de voir l'étendue des conséquences : le roman s'est tellement imposé, qu'il est aujourd'hui impossibe d'être diplômé de lettres sans en être. Mais c'est aussi l'édition, les médias, la critique qui sont à ce diapason. Sans compter le cinéma, caisse de résonnance auprès des masses, où l'on n'a jamais vu un film se baser sur un recueil de poésie, comme tant de films se basent sur des romans. Le problème n'est pas tant qu'on ne publie pas de poésie, ou bien qu'on ne base pas un film sur un recueil de poésie, mais le fait qu'on n'imagine pas publier de la poésie, ou en faire la base d'un film. C'est bien cette chute de l'imaginaire, cette mort de l'ambition avant même qu'elle naisse, qui est le plus grave ! Et tout cela, comme un cycle se renforçant lui-même au fil du temps, modèle les esprits et les âmes, et accroit le phénomène. 

    Au passage, on voit que le cinéma suit exactement la même voie que le roman, excluant de facto de la profession et de la diffusion auprès du public, les tenants d'une cinéma expérimental, les tenants d'un cinéma poétique. Je remarque que on va parler de "film poétique" ou "roman poétique", pour parler d'une variation une peu éthérée et marginale du même cinéma romanesque. Pourquoi la poésie, en tant que forme entière, n'a pas sa place dans le cinéma ? Parce-que les réalisateurs autorisés, ne savent pas comment faire avec elle. Il faudrait aller puiser dans les réalisateurs exclus, pour trouver cet autre cinéma. Parce que le cinéma actuel, comme le roman, est entièrement subordoné à la narration linéaire. 

    En fait, il se pose le problème de la reproduction sociale dans le monde littéraire et artistique en général : imaginez un poète qui entre faculté de lettres !  Quelle chance a-t-il de passer le premier semestre, si il n'est pas capable d'ingurgiter les 7 ou 8 épais romans qui lui sont imposés ? Et aucun recueil de poésie ! Même pas un poème isolé, comme on étudierait "une page" de roman ! Rien ! Pas de poésie ! Imaginons qu'on propose aux étudiants qui entrent en lettres, au contraire 7 ou 8 recueils de poésie, et aucun roman ! Imaginons juste un instant les choses dans ce sens... Je crois qu'on a tout compris. C'est un entre-soi esthétique qui exclut de la littérature les poètes. Et les "marges romantiques" vers lesquelles on nous envoie d'une tape dans le dos, ressemblent furieusement à l'auto-entreprenariat littéraire dans le monde des multinationales ! Cette liberté marginale ne nous est concédée que pour mieux nous faire accepter notre exclusion totalement injuste.  

     

     

    Le roman, une forme qui a ses contraintes. 

     

    La contrainte du récit linéaire. 

    Venons-en au roman en tant que forme littéraire. Il est tributaire d'un ensemble de lieux communs liés à sa nature même. Le roman ne se conçoit pas sans narration, avec son temps linéaire, sa géographie entendue, sa représentation des petits défauts du quotidien. Même les techniques de temps éclaté, d'espace écalté, pour valeureuses qu'elles soient, ne peuvent pas aboutir : le temps romanesque est et reste linéaire, horizontal. L'épaisseur du temps n'est accessible qu'en se débarassant du mouvement, de l'histoire, du récit, de la narration. C'est à dire, en se débarassant du roman. De même pour l'épaisseur de l'espace. De même pour l'épaisseur du quotidien. Le roman, même un roman bienveillant, ne peut rendre que manichéen notre quotidien sommes toutes banal d'être humain.

    Le roman est un art de la narration, de l'histoire, du mouvement. C'est d'ailleurs pour cela qu'il lui faut toujours de l'action, des aventures et des histoires d'amour. Il ne peut pas décrire le réel, qui est statique. La poésie jaillit du monde, alors que le roman ne jaillit que du cerveau de l'homme. C'est cette rupture fondamentale entre l'homme et son environnement, qui est la base du problème romanesque. Et cette rupture, est à l'origine de beaucoup de conséquences qu'on croyait naturelles. Le roman apparait comme ces protocoles scientifiques corrompus, qui induisent des résultats erronés. 

    Le premier problème du roman, c'est cette réduction ad narratio de l'homme, du monde et de la vie. Le roman est hyper-actif, il ne peut pas tenir en place. Il lui faut toujours de l'action, du nouveau, de l'excitation. Le roman ne peut se placer qu'en-dehors du monde, à l'instar de l'homme moderne. L'homme-assis ne peut pas trouver son contentement, sa paix, sa vérité, dans cette narration perpétuelle, dans ce lien linéaire et rigide au présent et au passé, dans cette vision linéaire et rigide des événements de sa vie. Le roman est un art de l'étalement, quand la poésie permet la superposition, l'empilement. Singulièrement la poésie courte, qui permet d'empiler plusieurs réalités dans le même présent, et du mouvement dans le statisme. 

    Le roman, c'est le successeur de la Bible... c'est une nouvelle religion du Livre. C'est cette obstination de notre civilisation à chercher dans des livres, le récit du monde. Hors, le monde ne se déroule pas comme un récit. Il ne nous apparait pas sous la forme d'un récit. C'est lui faire violence, que d'essayer de faire du monde un récit. 

     

    La contrainte de la langue prosaïque, et la liberté de la langue poétique.

    Le roman, c'est l'égarement de la littérature à se vouloir scientifique. Car, la prose est la noble langue de la science et de la politique. La prose était autrefois absente de la littérature : le théâtre et la poésie se faisaient en vers. Le roman n'est jamais que la prose en littérature. Ce qui est un oxymore. Sympathique oxymore parfois, mais au fond, une impasse. La littérature ne doit pas chercher à décrire le réel, mais plutôt l'évoquer. Evoquer, c'est "causer des choses", dans un mélange de simplicité, de complicité et de petite sagesse. C'est pourquoi la poésie est la forme essentielle de la littérature. Imagine-t-on un scientifique ou un politique nous parler poétiquement des atomes ou des comptes publics ? Le lyrisme certes, n'est pas absent des sciences et de la politique. Mais la poésie, si. 

    L'évocation, c'est une conversation entre amis, laissant toute sa place à chacun. Contrairement au roman, dans la poésie l'auteur ne matraque pas le lecteur. Il évoque un sujet, que chacun peut comprendre -mettons "les vicissitudes de l'existance"- et le laisse ensuite à la réflexion du lecteur. Le poète n'a pas l'attitude professorale du romancier. Dire "les vicissitudes de l'existances", accompagné d'un haussement des sourcils, et suivi d'un silence, voilà l'art du poète. Le poète se fait fort de tout ce qu'il n'a pas dit, mais qu'il a évoqué. Ex-vocare en latin, c'est à dire "appeler hors" : le Larousse nous donne une magnfique définition : "faire apparaitre des esprits, des démons, par des prières, des incantations, des sortilèges : évoquer l'âme des morts. Rappeler quelque chose au souvenir, en parler : évoquer des souvenirs de jeunesse. Faire songer à quelque chose, le rappeler : ces maisons blanches m'évoquaient la Grèce. Faire naître chez quelqu'un la représentation mentale de quelque chose jusque là inconnu. Faire allusion à quelque chose, en faire mention". Le Wikitionnaire internet renvoit même à l'art des nécromantiens. Je crois que le summum de l'art du poète est de faire mention. Vraiment, c'est le sommet. Le poète fait mention, et le lecteur découle

     

    Une langue dédiée, et un rapport dédié à la langue. 

    Cet art de la poésie, on le comprend, ne pouvait pas se pratiquer dans le langage de la prose, dédié -sans mépris- aux choses prosaïques. Chaque peuple, chaque langue avait enfanté au fil des siècles et des millénaires ses propres règles. Il est sain de remettre en cause les règles, tous les poètes le font. Mais, il est sain aussi de s'y intéresser, et de comprendre leur sens ; tous les poètes devraient le faire. 

    On reproche par exemple à la poésie d'être "grandiloquente". C'est une critique inane, et sans fin. A ce tarif, on en finit par ne plus pouvoir rien dire. Et c'est exactement ce qui menance notre époque. Car, on pourrait répondre au roman que lui se perd et se corrompt dans un langage de plus en plus insignifiant. Il en vient à parler banalement des gens médiocres : une espèce de médiocratie. Comment évoquer les vicissitudes de la vie, plus simplement qu'en énonçant cette proposition : "les vicissitudes de la vie" ? C'est grandiloquent, certes. Mais d'un point de vue seulement. Car d'un autre côté, c'est beaucoup plus simple d'appeler les choses par leur nom. Tout dépend comment on le dit. L'art du poète est beaucoup plus dans le comment que dans le  quoi. Et en cela, le poète est beaucoup plus proche de la vie réelle.  

    Dans la vie réelle, nous ne vivons rien d'extraordinaire : point d'aventures romanesques. C'est la banalité. Pourtant, nos banales histoires d'amour ne sont pas banales. C'est quand on perd ce lien à l'unicité d'une aventure, qu'on perd le lien à la poésie des choses. Et dans cette lutte, le roman, malgré ses bonnes volontés, est dans la mauvaise pente. Le roman, de part sa technique narrative même, ne voit dans une baignade en mer, ou une soirée au coin du feu, d'abord qu'un geste technique, ou un moment "emotionnant" (le moment au rallenti dans les séries télévisées américaines) dans le déroulé d'une vie technique. C'est la damnation assurée ! Alors que le poète, libéré de la contrainte narrative, du déroulé temporel linéaire, voit dans cette baignade en mer ou cette soirée au coin du feu, véritablement un moment unique. Et c'est toute la différence. 

    Il y a une vraie différence de nature entre la prose et le vers. Ce n'est pas neutre. Chaque langue est douée pour quelque chose de différent. La prose a un rapport prosaïque aux choses : c'est ce qui la rend si efficace et salvatrice en science et en politique par exemple. Mais le vers garde le lien mystérieux et originel entre le monde physique et le verbe. La prose désigne la table. Le vers émane de la table. La prose désigne une matière morte, elle dissèque. Le vers émane d'une matière vivante, il est l'ombilic qui nous relie au monde. Il tressaute des battements sanguins de la terre-mère. La prose est un planisphère, et le vers est un globe. 

     

    Le regain d'intérêt pour la poésie formelle : une réaction à l'épuisement contemporain. 

      

    L'occident -la France en tous cas- qui a entièrement détruit ses propres règles poétiques, trouve aujourd'hui un grand intérêt dans le poème court japonais, le Haïku. Il y a parfois une certaine forme de snobisme à se délecter des dédales exotiques des contraintes de la poétique japonaise, après avoir autant décrié et démoli les nôtres propres. Mais, malgré tout cela, il y a un geste profond qui se dessine : une forme de sécession littéraire. Le retour à la forme courte, en tant que forme courte. Le retour au formel, en tant que formel. Tout cela est extrêmement signifiant. 

    Le haïku apparait comme une réponse à l'épuisement contemporain. Et cette réponse, de plus en plus de gens ne la trouvent pas dans le roman, aussi critique qu'il puisse être. Car, au fond, ce n'est pas la parole qui nous fatigue, mais la forme elle-même du roman ! En lisant en poème court, on pousse un immense soupir... c'est le corps qui respire grâce à la poésie courte. On sort de la linéarité romanesque, de cet espèce de storytelling intégral dans lequel la narration romanesque nous enferme. 

    Bien-sûr, on peut sourire de la passion de certains pour le calendrier des saisons japonaises mis en scène dans le Haïku, après qu'on ait défendu l'usage de l'Avril et du Mai dans nos propres poèmes ! Mais au fond, c'est bien cela qu'ils cherchent : l'Avril et le Mai ! Le calendrier courtois et les saisons de nos anciens poètes étaient naturellement partie prenante de la poésie française pendant des siècles. Et il était en lien, avec notre territoire, notre climat, notre espace naturel et nourricier. Nous possédions nous aussi un calendrier vivant, donc le 1er de la An, la Saint Valentin ou le 1er Mai sont des dates encore structurantes de notre vie annuelle. 

    Je pense qu'il est intéressant d'adapter le Haïku à notre langue française. Il faut juste trouver la bonne transposition des règles, car chaque langue et chaque imaginaire culturel est différent.

    Mais je crois même que le Haïku nous apporte une attention nouvelle et plus accentée, aux contraintes immatérielles : elles sont évoquées ainsi par les disciples du poète Matsuo Basho (1644-1694) qui ont résumé les sept caractéristiques de leur école du poème court (édition bilingue Points des Haïku de Basho) : 

     

    - sabi  : la recherche de la simplicité et la conscience de l'altération que le temps inflige aux choses et aux êtres ; 

    - wabi : la beauté, la sérénité des choses simples ; 

    -  shiori : suggestions qui émanent du poème sans qu'elles soient formellement exprimées ; 

    - hosomi : l'attention portée aux choses humbles qui se manifestent par l'expression de leur beauté ; 

    - karumi : l'humour qui allège du sérieux et de la gravité, ou la simplicité (et non le simplisme) du texte ; 

    - furyu : l'idéal esthétique d'une personne proche de la nature et à l'écart des vicissitudes du monde civilisé ; 

    - fueki-ryuko : l'essence même de la poésie japonaise, la confrontation, dans un seul haïku, de l'immuable et de l'éphémère. 

     

    Je ne pense pas que Charles d'Orléans aurait renié ces caractéristiques, à sa manière si particulière d'aborder la poétique française. 

    Notre propre tardition poétique aussi assignait à chaque genre poétique, des contraintes "d'esprit'. Mais il y a bien longtemps qu'elles sont perdues. Il faudrait les réétudier en profondeur. Car, elles étaient reliées à un état-d'esprit profond. Et c'est précisément ce lien rompu avec notre état-d'esprit profond, qui contribue au malaise contemporain, et au nihilisme si répandu. Car, les eaux dormantes, les eaux profondes, la nappe phréatique de nos émotions nationales n'ont pas disparu : et si nous avons perdu le lien avec elles, elles continuent de gésir en nous. Elles sont comme l'inconscient poétique qui nous habite, cette mémoire refoulée, cette joie qu'on se refuse, et dont l'expression frustrée hante partout notre quotidien et notre société. 

    Lisons avec plaisir, comment Théodore de Banville,décrit le rondeau, cette forme brève française, dans son Petit Traité de poésie

    "Boileau a décrit le rondeau avec la plus excessive, sinon la plus heureuse concision : "le rondeau, né gaulois, a la naïveté" ... Mais le Rondeau n'a pas que la naïveté. Il a encore la légèreté, la rapidité, la grâce, la caresse, l'ironie, et un vieux parfum de terroir fait pour charmer ceux qui aiment notre poésie (et en elle la patrie) à tous les âges qu'elle a traversée. "

    Mon travail sur le rondeau, c'est la première étape d'une reconquête plus profonde de notre geste poétique, et l'ouverture à des vents contemporains venus du monde. Il m'est encore trop tôt pour en parler plus avant. 

     

     

    Joachim BRESSON 

    31 août 2017