• Pourquoi le Rondeau ?

    Pourquoi le rondeau ?  

     

    Emission sur Charles d'Orléans (cliquer)

     

    On m'a souvent demandé : "pourquoi le rondeau ?" Cette question est en fait double, je crois. D'une part, pourquoi recourir à une forme fixe, technique, versifiée. D'autre part, pourquoi le rondeau particulièrement. 

    Il faut d'abord remarquer l'extravangance de la question : demande-t-on à un boulanger pourquoi il fait du pain et non de la plomberie, ou à un footballeur pourquoi ils joue au football et non au cricket ? Depuis le 20ème siècle, il est permi de demander à un artiste pourquoi il pratique encore son art, et au poète pourquoi il versifie. On appelle cela le progrès. Je n'ai pas vu que le progrès en cuisine consitât à donner à manger des pierres à la place du pain. Mais admettons. Au point au nous en sommes, pourquoi l'écrivain continue-t-il d'écrire, et ne se met-il pas à la course à pied ? ...il n'y a pas de raison valable, intellectuellement. L'art moderne est lui-même conservateur, quoi qu'il prétende. Verlaine et Aragon, qu'on taxera difficilement de conservateurs, étaient d'irréductibles défenseurs de la versification. "La voie du progrès parait rétrogarde" a écrit Lao-Tseu. 

    Pourquoi une forme fixe, technique, versifiée ? A un moment donné la technique n'apparait plus comme un obstacle, mais au contraire comme une nécessité pour l'expression. On ressent ce moment-là au fond de soi-même. C'est un besoin de vérité. 

    On reproche généralement à la technique de briser l'épanchement spontané du verbe. Cette question mérite qu'on s'y penche à deux fois. Et j'en parle d'expérience, car j'ai commencé, comme il se doit pour un homme de mon temps, pas l'écriture libre, et même l'écriture automatique. L'usage même de psychotropes m'a montré qu'on n'échappe pas comme cela au contrôle de son cerveau. Ce serait si simple ! En fait, ce que nous appelons "épanchement spontané du verbe" ressemble furieusement à ce que les anciens nommaient logorrhée. La logorrhée n'est que l'inflation du verbe, la prise de pouvoir d'un cerveau devenu moulin fou. En fait la logorrhée est la prise du pouvoir du verbe, livré à sa propre démesure. L'extravagance y prend très vite la place de l'originalité ; l'outrance y prend la place de la force ; le délire y remplace l'inspiration ; l'ébriété y supplante l'ivresse. Au contraire, les contraintes de la versification deviennent des contraintes créatives : c'est le récif qui crève la vague et projette l'écume ! Telles les berges contraignant le fleuve, les règles de la versifications sont ce qui permet de gainer, de donner une forme (la poïèsis !), de potentialiser l'énergie primale, de la faire durer et de la soumettre au désir. 

    Mais encore, les contraintes formelles premettent de faire silence, de faire taire le verbe fou qui sature l'espace. Elles permettent alors à des forces beaucoup plus essentielles, archétypales, de monter du fond de l'être, et de se faire entendre. Ces forces-là, ce n'est plus le dictionnaire livré à lui même, la langue livrée à sa propre vacuité errante. Ce sont les forces immanentes qui montenent du fond du corps, de l'individu enfin réuni. Ce sont les forces-socles, infra-verbales, qui justifient le langage et inventèrent les mots et la grammaire. Dès lors, le poète met des mots sur des forces, au lieu de se liver à la force des mots. C'est pourquoi il peut revenir vers des mots, des phrases, des images simples. Non par snobisme, mais parce que ses mots chevauchent des idées vraies, des forces indubitables. L'écriture n'est plus alors un jeu de passe-muraille sans fin ni commencement, où toute pièce semble pouvoir prendre toute place. Le poète sait ce qu'il écrit, car il est parti de lui-même, de la roche-mère, il a construit ses mots à partir du silence, et non pas à partir d'autres mots, à partir du mutisme de la nature, et non à partir d'idées. Les contraintes formelles de la versification permettent ce retour au sources, cette remontée du fleuve, en amont même "de la chute de la constitution du dictionaire". Cette richesse qui fait qu'on entend un chant à travers le mots, une âme à travers la voix. Les idées, les aventures, les images nous paraissent alors presque secondaires.

    Telle est l'écriture versifiée. Elle ne consiste donc pas à exprimer de manière compliquée des choses simples, comme malheureusement certains versificateurs (et parfois même, hélas, de grands poètes !) l'ont fait. Elle consiste au contraire à exprimer de manière simple des choses compliquées, en revenant aux sources élémentaires. 

    La versification est une expérience initiatique. C'est un peu l'arc d'Ulysse pour le poète ! La lyre des dieux. C'est comme escalader une haute paroi, ou se mettre au violon : on se rend vite à l'évidence ! Sur une telle harpe, nos plus glorieux sentiments sonnent comme un grincement peu flatteur. La versification de moque bien de "ce que vous avez à dire", et plus encore de "vos idées". Ce n'est pas elle qui va s'adapter à vos besoins, mais vous qui allez apprendre à jouer d'elle, à la faire sonner mélodieusement. C'est très différent. Mais ce bois raide au départ, va bientôt s'attendrir sous vos doigts qui progressent. Et tel l'artisan, vous allez apprendre les "tours du métier". Alors vous découvrirez quelque chose de très inattendu : vous pensiez avoir abandonné toute votre personnalité pour vous soumettre à la technique ? Mais vous allez découvrir en fait que vos vers impersonnels sonnent de manière totalement unique ! Votre personnalité, votre unicité, n'a pas besoin de vos "idées" : elle s'exprime spontanément à travers vos vers. Comme à travers votre voix, votre visage, votre allure ou vos vêtements. C'est une grande surprise, mais aussi une profonde joie :  vous pouvez vivre sans penser. C'est ce que vous êtes, qui vous caractérise. La versification, au fond de l'impersonnel vous révèle votre profonde unicité. Ce n'est pas sans conséquence philosophique, car cela met un terme au nihilisme. C'est l'expérience d'exister en-deçà même de la notion de langage. Que le verbe sort du monde, et non que le monde sort du verbe. Que l'abitraire du verbe n'atteint pas votre essence. Que le pessimisme de la raison n'atteint pas la joie de l'âme. La mystérieuse et inexplicable joie d'être au monde. La versification, comme tous les arts classiques (qui sont nos arts martiaux), vous relie à la dimension générale des choses. 

    La versification, comme tous les arts classiques, est à la portée de tous, pour peu qu'on s'en donne la peine. Elle est réellement démocratique, en ce qu'elle permet à tout être d'atteindre à l'ultime. Mais elle n'est pas démocratique dans le sens démagogique, qu'on peut tout avoir sans effort (démagogie qui débouche en fait sur la frustration du sujet, et sur le nihilisme et son cercle vicieux d'auto-renforcement). Rien n'est plus simple, pour tout un chacun, de se mettre chez soi, ou dans un café, avec un petit carnet et un stylo, et de compter ses vers, et de trouver ses rimes. Chacun aura ses techniques, mais cela s'apprend, comme le piano ou le bilboquet. Là encore, la notion d'effort se comprend non comme un culte de la souffrance (la souffrance ne donne droit à rien), mais comme le judicieux effort qu'on fait pour parvenir à une fin qu'on comprend. C'est l'effort du passionné, et non la souffrance du borné (même si à certains moments de l'apprentissage la passion ressemble à la damnation !). Alors je dirais : "et pourquoi pas ? le moderne qui se veut libre d'écrire sans forme, n'est-il pas également libre d'écrire avec forme ? qui peut dire, de nos jours, ce qui est libre ? en est-on rendu à ce point qu'on reproche au poète de faire des vers ?". En conquérant le vers, cet effort formel va solliciter en vous des talents, des vertus (j'ose le mot), des énergies, des ressources, des mémoires inconnus de vous-même. Et déployer devant vos yeux des horizons tant intérieurs que littéraires tout à fait insoupçonnés de la prose, un peu comme lorsque parvenant au sommet d'une montagne vous voyez s'ouvrir à vos pieds l'autre versant des choses. Il n'y a pas vraiment de mots pour décrire cela. 

     

    Pour répondre à la seconde question -pourquoi le rondeau en particulier ?-, on pourrait y consacrer aussi des pages. Après tout, il existe d'autre formes poétiques. Celle-ci m'a plu, et j'aime à citer cette phrase de Théodore de Banville dans son Petit Traité de poésie française : je crois qu'il dit tout, et si bien. Le rondeau répond tant à mon caractère personnel qu'aux nécessités, je crois, de notre temps : 

    Boileau a décrit le rondeau avec la plus excessive, sinon la plus heureuse concision : "le rondeau, né gaulois, a la naïveté". Mais le Rondeau n'a pas que la naïveté. Il a encore a légèreté, la rapidité, la grâce, la caresse, l'ironie, et un vieux parfum de terroir fait pour charmer ceux qui aiment notre poésie (et en elle la patrie) à tous les âges qu'elle a traversée. 

     

     

    Joachim BRESSON