• Préfaces L'Amour de la poésie

    Préface

     

     Voici qu’en ce début du XXIe siècle, une forme poétique ancienne, qu’on pouvait croire tombée en désuétude, le rondeau, reprend vie et vigueur dans L’Amour de la Poésie, recueil composé par Joachim Bresson, poète et chanteur lyrique qui renoue ainsi avec la tradition médiévale. Quelles forces d’attraction ou d’incantation, quels charmes possède donc le rondeau pour susciter encore l’intérêt d’un auteur d’aujourd’hui ? 

     Rappelons quelques jalons de son histoire. Dérivé de la danse en rond, le « rondel » en ancien français (du latin médiéval rondellus) désigne dès le XIIIe siècle un poème d’abord chanté, caractérisé par la reprise d’un refrain de deux vers qui, assurant l’ouverture et la clôture le poème, en souligne la circularité. Profane ou sacré, il est le plus souvent lié à une atmosphère de fête, de joie collective. Le trouvère arrageois Adam de la Halle met à l’honneur cette forme lyrique très brève, qui ne comprend à l’origine que huit vers. A la fin du Moyen Age, aux XIVe et XVe siècles, des auteurs comme le célèbre poète-compositeur reimois Guillaume de Machaut, son successeur Jean Froissart, la femme de lettres renommée qu’est Christine de Pizan ou Charles d’Orléans, le prince prisonnier « au coeur vêtu de noir », cultivent le genre en lui donnant plus d’ampleur par l’allongement de son refrain qui passe de deux à quatre voire cinq vers. Cependant, à la fin du Moyen Age, à l’instar de toutes les autres pièces lyriques (ballades, lais, chansons royales, virelais...), le rondeau se sépare de la musique et devient un genre uniquement poétique. Très apprécié à cette époque, jugé difficile à composer en raison des contraintes formelles qu’il impose, de sa concision, il va néanmoins se trouver délaissé au cours du XVIe siècle, connaître quelques développements au XVIIe siècle (avec Voiture ou Boisrobert, par exemple) et, à la fin du XIXe, susciter l’intérêt de Théodore de Banville qui publie en 1875 ses Rondels à la manière de Charles d’Orléans.

     Inspiré lui aussi par le lyrisme médiéval tardif qu’incarne la figure presque emblématique de Charles d’Orléans, Joachim Bresson trace à sa façon le cercle magique de son poème : une « forme fixe » (catégorie à laquelle appartient le rondeau) qui comprend treize vers (des octosyllabes, parfois des hexasyllabes ou des heptasyllabes), répartis sur trois strophes (deux quatrains et un cinquain), construites sur le retour de deux rimes (ab). Un refrain de deux vers (AB) ouvre le poème, termine la 2ème strophe mais ne vient clore que partiellement la 3ème,  puisque seul le premier vers du refrain est repris (A). On peut désormais récapituler le schéma rimique, prononcer cette formule  rituelle : ABab abAB abbaA. Tout se passe donc comme si le cercle ne se fermait pas tout à fait, comme si le poème restait suspendu, dessinait moins une boucle qu’une spirale, ou si l’on veut rappeler l’origine chorégraphique du genre, esquissait un nouveau pas de danse...

     Que renferme le rondeau, « petit labyrinthe de paroles » selon les mots du critique Jean Starobinski ? Quels secrets circonscrit savamment cette clôture poétique ? Des secrets d’amour, tout d’abord. Revisitant les thèmes - et retrouvant les mots - de la poésie courtoise, celle qu’inventèrent les troubadours et les trouvères des XIIe et XIIIe siècles, les rondeaux de Joachim Bresson (« Belle endormie chant du trouvère »...) célèbrent l’éblouissement de la rencontre  (« Ris, yeux, nous sont des étincelles »), hissent les couleurs - le vermeil et le blanc - de la grâce et de la beauté féminines  (« Maints chignons, boucles et cou blanc » ; « Ma belle a la joue vermillon / Quand ma bouche lui dit des choses »), évoquent la joie fulgurante d’aimer … et de prier  (« Profondément chrétien ma dame / Je joins chaque soir mes deux mains » ; « Mais ce soir encore beau jasmin / Je suis vivant et brûlant d’âme »). Cependant, épousant le double mouvement de la roue de Fortune, ascendant et descendant, les poèmes retracent aussi les vicissitudes de l’amour, ses ruptures, ses chagrins, ses accès de colère, ses promesses non ou mal tenues, ses humeurs noires : « Il descend dans mon âme, peine, / Un noir semblable sur mon jour »

     Le rondeau n’est pas seulement la forme privilégiée pour révéler – et taire - les douceurs et les douleurs de l’amour, il dit aussi la ronde des saisons, la ronde des heures, le temps qui passe, la danse de Mort qui entraîne à sa suite dames et chevaliers. La poésie de Joachim Bresson, comme celle de Charles d’Orléans, capte les humeurs du temps, un temps qui est d’abord météorologique, un souffle de vent, un bref rayon de soleil, une menace d’orage :

    Noirs frimas allez-vous en

    Qui joigniez mon âme en détresse

    Aux premiers jours de printemps

    Renouvellement de jeunesse !

     

    A la manière du haïku japonais, les caprices de la nature se font bientôt états d’âme, ondes concentriques d’une méditation intérieure :

    Dans la campagne et ses senteurs

    Autre royaume je m’aspire

    Très grand silence de mon coeur

    Aucun mot ne te peut traduire.

     

    Mais ne nous y trompons pas : le poème, sous ses allures dégagées, parfois un peu crâneuses, son rire malicieux, son petit air de fête, ses vêtements couleurs de temps ou sa désarmante transparence, cache la gravité, suggère la profondeur :

    Il se tait comme un enfant

    Et part de façon polie

    Il se suicide au printemps

    Celui qui aime la vie.

     

    Retenant l’émotion, pudique sans doute, il laisse entrevoir la désillusion, l’inquiétude, deviner la solitude intérieure, celle qu’exprimait déjà Rutebeuf, jongleur de l’infortune, en quête de sagesse : 

    Je cache ma démence 

    En ce repli normand

    J’ai trouvé à Coutances

    A loger pour un temps.

     

     La poésie de Joachim Bresson n’est pas imitation d’une poésie ancienne mais recréation : en bousculant parfois la syntaxe, la place notamment des compléments (« D’été est encore le ciel »), en omettant pronoms personnels ou articles, en utilisant des substantifs archaïsants (tels que « pucelle », « m’amie »), en usant d’allégories (Amour, Août, Hiver ont le statut de personnages...), Joachim Bresson forge sa propre langue poétique, trouve sa formule : faussement naïve, fraîche et âpre, allègre, et si prompte à l’émerveillement : bel et bien habitée par l’amour de la poésie...

     

     

     Isabelle Bétemps

     (Maîtresse de Conférences en littérature médiévale  à l’Université de Rouen)

     

     

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    « Rondeau : petit poème particulier à la poésie française » : le dictionnaire Littré résume en quelques mots la définition d’une forme riche d’une longue histoire, de son invention au Moyen Âge à son renouvellement aujourd’hui. Deux époques ont particulièrement fait rayonner le rondeau, le XVe siècle où sa fausse simplicité en a fait le poème d’élection des princes et le XIXe siècle des Romantiques et des Symbolistes, séduits par une forme aussi virtuose que lapidaire. De Charles d’Orléans à Mallarmé, Rimbaud et Verlaine s’esquisse un lignage de poètes dont se nourrit L’Amour de la Poésie. Le voyage auquel invite Joachim Bresson est d’abord entrepris en compagnie de ces écrivains avant de tracer un chemin personnel et « sûr » (« Randonnée »). 

    Ce mouvement du collectif au singulier fait écho aux évolutions qui ont sculpté la forme et le sens du rondeau en poésie française. À l’origine, comme son nom le suggère, le rondeau est un poème chanté accompagnant les caroles, joyeuses danses en rond dans lesquelles est entraîné l’Amant dès son entrée dans le verger amoureux du Roman de la Rose. Sur son rythme rapide et circulaire, les corps tournent et les voix se croisent, un soliste lançant les strophes et le chœur des danseurs lui répondant par le refrain. Mais à la fin du Moyen Âge, l’espace du rondeau se fait sphère intime. Les instruments s’éteignent pour laisser cours à ce qu’Eustache Deschamps, à la fin du XIVe siècle, nomme « la musique naturelle » de l’intériorité. La roue du rondeau devient chez Charles d’Orléans la roue du « moulin de pensée » qu’entraîne « l’eau de pleurs, de joie et de douleur » (r. 285). Sa forme contrainte peut passagèrement avoir l’allure d’un cachot pour le prince prisonnier ; mais le plus souvent, le rondeau est un espace protecteur qui permet à l’écrivain d’observer le monde avec une certaine distance tout en restant à son écoute. Que « l’on demande de vos nouvelles », comme le fait certain poème dans ce recueil, et la sphère personnelle s’ouvre à l’autre.

    Si les rondeaux sculptés par le duc offrent aux textes de Joachim Bresson leur langage et une bonne part de leur imaginaire, ce dernier les module cependant d’inflexions personnelles. L’Amour de la poésie se présente comme un « livre de pensée » intime et comme un « livre d’amis », pour reprendre les titres que Charles d’Orléans a donnés à son propre album. La récriture des poètes, la conversation nouée avec des mécènes, des confidents et bien sûr avec des figures aimées et amoureuses constituent ce livre, peut-être davantage que ceux de ces prédécesseurs, en lieu d’échanges et de passage. Tout se passe comme si le mouvement originel des rondeaux, poèmes dansés, ressurgissait dans les pages du recueil. À l’encontre de l’immobilité consentie qui caractérise les rondeaux de Charles d’Orléans vieillissant, les poèmes partent ici en voyage, « puis repartons, l’âme audacieuse » dit l’un d’eux. On y parcourt des territoires visiblement familiers à Joachim Bresson, de la Normandie à la Touraine ; on y part à la conquête de cœurs qui parfois se donnent, parfois se refusent, relançant toujours le désir d’écriture. Autrement dit, il s’agit d’une poésie jeune – « jeune je suis » est d’ailleurs l’un de ses refrains. Qu’elle s’exprime dans une langue inspirée du français du XVe siècle n’est pas aussi paradoxal qu’il y paraît. Car l’imaginaire médiéval que convoque, non sans humour, Joachim Bresson pour se camper en chevalier (« la guerre au matin me réclame ») ou peindre ses aimées en dames courtoises est l’occasion d’un voyage vertical, d’une plongée dans l’épaisseur du temps à la poursuite du « chant du trouvère ». L’originalité d’une jeunesse qui puise son allant dans la vieillesse est particulièrement sensible dans le choix des saisons. Chez Charles d’Orléans, le temps peut bien laisser son manteau de vent, de froidure et de pluie (r. 31) ou Hiver être congédié comme un « vilain » (r. 333), l’automne demeure le temps du cœur. Ici la « belle saison » du poète s’ouvre aux premiers jours du printemps, au mois de mars où tout bascule et renaît. 

    Bien qu’ils aient été mis en musique notamment par Claude Debussy, nous ignorons si les rondeaux de Charles d’Orléans, de François Villon et de leurs contemporains étaient à leur époque destinés à être chantés. Dans sa Prison Amoureuse (1373), Jean Froissart a dépeint le divorce qui sépare alors musique et poésie, donnant à cette dernière son autonomie : alors qu’il lit la lettre d’un ami contenant un poème et sa mélodie, l’écrivain est cerné de dames rieuses qui lui confisquent la musique, laissant un texte nu que l’écrivain prend soin d’enfermer dans une boîte, image du recueil poétique. Dans L’Amour de la poésie, à travers le souvenir de lieder comme dans le travail du vers, la mélodie fait retour sous la plume d’un poète-musicien.

     

    Estelle Doudet 

    Institut universitaire de France