• Présentation récital

    Un art merveilleux... à redécouvrir. 

     

    Présentation générale :  

    (si besoin, dans les programmes de concert et les dossiers de presse, on pourra reprendre ce premier paragraphe) 

    L’art de la mélodie française est un art particulier qui a trouvé son apogée dans notre pays. Il puise ses racines d’une part dans les vieilles romances et chansons, et d’autre part dans l’exemple du Lied des pays germaniques initié par Franz Schubert. On pourrait dire que c’est l’art de la chanson adapté à la musique classique. La différence avec les chansons habituelles, c’est que la musique n’est pas un simple accompagnement des paroles ou de la ritournelle. A partir d’un poème (parfois célèbre, parfois inconnu), le compositeur va s’efforcer de donner naissance à une oeuvre d’art entièrement nouvelle, autonome. Un peu comme un peintre va essayer de donner «sa version» de telle ou telle scène célèbre de la mythologie. Paroles, chant, musique sont à égalité ; ensemble ils concourent à former une oeuvre à part entière : la mélodie. Plusieurs grands compositeurs français se sont illustrés dans ce genre : Debussy, Ravel, Fauré, Poulenc, Berlioz, Gounod mais aussi Duparc, Chausson, Ropartz et tant d’autres qui ont donné des chefs-d’oeuvre. La mélodie est considérée par tous les interprètes comme un des genres les plus exigeants du répertoire international, tant au niveau technique qu’artistique. Il faut en saisir «l’esprit», aux multiples facettes, et savoir le rendre.

     

     

     

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    Pour aller plus loin

     

    La mélodie française vit malheureusement le drame d'être un art trop souvent ignoré, décrié ou caricaturé, jusque dans le milieu musical lui-même. Il s'agit pourtant d'un des sommets de notre art. Il n'est donc pas superflu de tordre le cou à certains clichés erronés qui ont cours sur un art aussi beau. Les lignes ci-dessous se proposent de mener l'enquête, et de revenir point par point sur certaines de ces idées-reçues. Et de rendre au public la liberté de se rendre compte par lui-même.  

    La mélodie reste essentiellement méconnue du grand public, y compris de nombreux mélomanes. Mais cette méconnaissance vient d'abord de la confiscation de cet art, par un petit groupe de commentateurs plus ou moins autorisés du second 20ème siècle, qui ont cru bon qui de le dénigrer, qui de le sophistiquer à l'excès. Certaines pages de musicologie autoproclamée ou de critique d'art (que je ne prends pas la peine de reproduire ici) laissent l'honnête homme pantois. Puis, comme dans n'importe quel domaine, l'ignorance et la défiance marchent de paire, et s'alimentent l'une l'autre. On a fini par croire qu'un continent n'existait pas. Tout le monde y est perdant : l'art, les artistes et le public. Comme dans nombre d'autres domaines, on a déclaré vers 1950 en musique, que tout ce qui est français est forcément nul ! Avec de telles équations...

    On navigue alors entre la condamnation désinhibée et le mépris subtil. Il n'y a pas besoin de fouiller loin pour entendre ressasser de telles assertions, qu'on se repasse l'un l'autre comme une mauvaise grippe dont on ne sait plus bien d'où elle est née (la calomnie, chantait si bien Rossini !). Tant et si bien qu'on se surprend à juger d'un art qu'on ne connait même pas. Je crois que le dénigrement d'un art aussi accompli n'honore guère celui qui s'y livre délibérément. Il ne m'appartient pas de juger les causes (jalousie, incompétence, insensibilité, idéologie ?) qui les ont conduit à de tels écueils. C'est au public, aux victimes, que je m'adresse. Il convient de signaler au lecteur honnête qu'il aura pu subir ici ou là, l'influence involontaire de ces jugements déplacés.  

    On en est rendu au point que Samazeuilh est inconnu, Ropartz méconnu, Chausson connu de nom, Duparc juste joué, et Fauré traité avec une bienveillance condescendante, un peu comme un enfant. Et ce ne sont là que quelques exemples. Et quand on en est rendu à ce point, c'est que quelque chose disfonctionne. Il convient de se libérer de ce complexe français étendu à la musique, de cet autodénigrement qui n'a pas lieu d'être, et sans tomber dans le nationalisme stupide, de retrouver une légitime fierté et une jouissance tranquille à connaitre, jouer, écouter et partager notre musique. Notre si belle musique. La musique de son pays a quelque chose de la maison natale, des échos, des replis, des réminiscences, des gouffres et des sommets que seul le natif peu comprendre incidemment. Et seule la musique du pays, peut aller chercher dans les plus profonds recoins de notre âme, et y toucher certaines zones, et y délier certains noeuds qui n'entendent que la langue maternelle. S'ouvrir à la musique des autres est essentiel, connaitre sa musique est vital. On ne s'ouvre bien aux autres que quand on commence à s'aimer soi-même, à faire la paix avec son propre "pays". La mélodie est ce langage unique, qui nous permet -natifs- de mieux nous connaitre et nous réconcilier avec nous-mêmes, et vers l'extérieur, de faire connaitre et bénéficier de la douceur, de la grâce, de l'ironie, de la force et la subtilité de notre beau pays.  

     

    "Il n'est pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir " (proverbe populaire)

     

    Je crois que ce dicton populaire résume parfaitement la situation actuelle de la mélodie française. Il est vrai que certaines écoles d'interprétation, précieuses à l'excès, desservent un art qu'elles prétendent servir. Et que d'un autre côté, certaines vedettes de l'opéra ne s'y adonnent que comme à un à-côté. Pourtant, le lied et la mélodie sont une quintessence de l'art vocal, de l'art pianistique, et ensemble de la musique de chambre. Franz Schubert, Robert Schumann, Johannes Brahms, Hugo Wolf, Gabriel Fauré, Henri Duparc, Ernest Chausson n'ont pas (ou presque pas) écrit d'opéra : leur oeuvre vocale est entièrement mélodique. Comment donc considérer comme "secondaire" un art que de tels génies plaçaient au centre de leur oeuvre ? L'appui de tels génies est un encoragement à l'honnête mélomane, à dépasser les jugements négatifs de certains, qui se croient plus autorisés que les autres. 

    Mais le mélomane, on l'a vu, n'est pas le premier responsable de ce dénigrement (ouvert ou subtil). Il n'est jusqu'aux manuels de technique vocale ou aux ouvrages consacrés à l'art mélodique, qui ne se livrent à ce sport étrange ! Ici on lira que la langue française est défavorable au chant, ailleurs que la technique vocale française serait "intellectuelle", ou je ne sais quelle attaque farfelue. De Janequin à Rameau, de Gluck à Fauré, de Berlioz à Ravel, de Ropartz à Poulenc, quel esprit sensé peut affirmer de telles inepties ? L'opéra français a donné un art lyrique puissant et varié : la seule époque romantique nous offre les exemples de Gounod, Bizet et Massenet. Et Offenbach aussi a fait le tour du monde. Juger "cérébral" l'art lyrique français, c'est un peu comme considérer que l'art lyrique allemand serait "vociférant", l'italien "populiste" et le russe "gutural". Il est aisé dans chaque domaine de prendre de mauvais exemples : mais ce genre de jugements ne mène nulle part. La langue française est tout à fait favorable au chant... pour qui sait se servir de sa voix ! Le répertoire français du Moyen-Age à nos jours, qui figure au panthéon mondial de l'art vocal, en témoigne assez. 

    Il y a encore cette idée que le lied de nos voisins germaniques serait "supérieur" à notre mélodie française. Il est touchant de retrouver jusque dans l'art du chant ce complexe d'infériorité (ce "nationalisme à l'envers") répendu dans tant d'autres domaines. Le lied serait tout à la fois plus ancien, plus populaire et plus profond que notre mélodie... Rien que cela ! L'antériorité du lied n'est vraie que pour Schubert, le père-fondateur. Mais que l'on juge comment Berlioz composait les Nuits d'été dans les années 1830 à la manière dont Schumann composait les Dichterliebe dans les années 1840, pour s'assurer que cette antériorité ne dura que peu de temps. Bien au contraire, la mélodie française de la fin du 19ème siècle est en avance sur le lied qui lui est contemporain, plus émancipée des cadres religieux et traditionnels par les fruits de l'Histoire. Le compositeur français de 1880 affronte déjà le "vide spirituel contemporain", et sa réponse vaut la peine d'être entendue. L'enracinement "populaire" du lied est également largement exagéré : il est vrai que Schubert fait figure à part, mais je doute que les lieder de Schumann, Wolf ou Strauss soient plus "populaires" que les mélodies de Berlioz, Fauré ou Ravel. Si il fallait vraiment trancher, ce serait même presque le contraire, là encore ! Si l'on exclut les volks-lieder harmonisés par Brahms, la "popularité" du lied germanique tient essentiellement à Schubert. Et aussi au fait que nos cousins germains valorisent la musique et le chant dans leur système éducatif, quand la France est entièrement voué au joug académique des seules Lettres. Mais l'expérience me montre que des thèmes comme Après un rêve de Gabriel Fauré ont tout à fait un potentiel populaire. Reste donc la "profondeur", qui serait plus "profonde" rive droite du Rhin ! On sourit... "Qui veut abattre son chien l'accuse de la rage", dit le populaire. Il est aisé de choisir une page superficielle ou salonnarde de mélodie pour la comparer défavorablement à une page profonde de lied : mais on peut tout à fait choisir une page mondaine de lied pour la comparer à une page profonde de mélodie. Ce genre d'exercice stérile est malheureusement encore courant dans le monde musical. Je ne crois pas que les grandes pages de Fauré aient à rougir de la comparaison avec les grandes pages de Brahms. Je ne pense pas que Chausson ou Duparc dussent s'incliner devant Wolf ou Strauss. Je crois que Ropartz touche autant à la profondeur que Schubert dans ses sommets. Les gens qui se risquent à des comparaisons hâtives connaissent-ils autant la mélodie que le lied ? J'en doute. 

    On reproche encore à la mélodie son "élitisme". On touche peut-être là (enfin !) à quelque chose de plus vrai ; mais aussi, paradoxalement, de plus intéressant. Autant les critiques précédentes étaient assez infondées, et guère intéressantes, autant cet "élitisme" supposé de la mélodie nous ouvre des portes de compréhension de ce genre artistique. Il convient tout d'abord de spécifier que la mélodie n'est pas élitiste par volonté, par mépris ou par idéologie. Gabriel Fauré était "des gens de progrès", selon ses propres termes. La mélodie n'est jamais hermétique ou bizarre, toute personne qui le souhaite peut s'y intéresser, et les concerts drainent des spectateurs de toutes origines sociales : en cela, elle est totalement démocratique. Mais en revanche, le but de la mélodie n'est clairement pas de remplir les salles, et moins encore les stades ! Plus que l'élitisme, elle revendique l'excellence. Démocrate, elle ne cède cependant pas au fascisme de la masse. On ne peut pas comprendre la mélodie, ses thèmes et sa grammaire, si on ne comprend pas qu'elle se constitue en un "ailleurs artistique", sensuel et spirituel. Elle ne prétend pas guider le peuple, mais offrir dans la modernité, un espace légitime aux esthètes en tous genres, à ceux qui ne communient pas absolument et à chaque instant à la moyenne de toute chose. Ainsi, il me semble qu'on la comprend mieux, et qu'on peut mieux se laisser aller à l'apprécier. 

     

    De la voix, du piano et de la poésie.  

    On a parfois fait du lied et de la mélodie un art secondaire sur le plan vocal, pianistique ou poétique. Là encore, rien n'est plus faux. 

    La mélodie offre à la voix une musique libérée de l'emprise (et parfois des artifices) du théâtre et de l'opéra. Point ici "d'aigu" à réaliser, de vocalises acrobatiques, ni de décibels à fournir. L'art de chanter, le legato, la conduite de la voix, l'art de jouer avec et de se fondre dans le tissu sonore, sont ce qui met le chanteur en valeur. On apprécie sa sobriété, et plus que tout, sa capacité à s'incarner non dans un personnage, mais dans la musique elle-même ; non dans un drame imaginaire, mais dans une poésie incarnée dans l'instant. Point de costumes ni de mise en scène, le chanteur doit être à lui tout seul le personnage et le costume, la scène et le drame, l'interprête et l'humain. La mélodie est à l'opéra, ce que la poésie est au théâtre. 

    Concernant la technique vocale, le grand ténor canadien Léopold Simmoneau (dans son livre L'Art du bel-canto) déclarait : "lorsque vous serez capables de chanter "Du Bist die Ruh" de Schubert et "Après un rêve" de Fauré comme c'est écrit, alors vous ne serez pas loin de maitriser les grands airs d'opéra". Chanter Schubert ou Fauré demande une technique vocale tout à fait accomplie. Plus d'une grande vedette de l'opéra s'y est cassée les dents. Chanter un récital requiert en outre une endurance insoupçonnée : il faut tenir la scène, seul et en continu, pendant plus d'un heure. Ce qui ne se produit pour ainsi dire guère à l'opéra. 

    Coté piano, les plus grands pianistes ont un jour ou l'autre accompagné des chanteurs en récital : Vladimir Ashkenazy, Alfred Brendel, Sviatoslav Richter, etc. Certains s'en sont fait une spécialité, tels au 20ème siècle Gerald Moore ou Dalton Baldwin. De nombreux chefs d'orchestres s'y sont aussi adonnés, accomplissant au clavier leur art des couleurs, des lignes et des plans sonores, tels Bruno Walter, Leonard Bernstein ou Daniel Barenboïm. Mais on oublie trop souvent que les compositeurs eux-mêmes, tels Johannes Brahms ou Gabriel Fauré, considéraient cet art et le pratiquaient au plus haut point. Franz Schubert fondateur du genre, fut un pianiste accompagnateur mémorable au cours de nombreuses soirées privées, qui prirent le nom de schubertiades. Hugo Wolf qui donnait de véritables tournées (notamment avec le ténor Ferdinand Jäger) pour faire connaitre ses lieder. Au 20ème siècle, qui peut oublier les duos chant-piano mondialement célébrés que constituèrent Francis Poulenc avec le baryton Pierre Bernac et Benjamin Britten avec le ténor Peter Peers ? La plupart des grands compositeurs se sont illustrés comme accompagnateurs, y donnant tout l'art de la musique qui consiste servir et non à briller.   

    Enfin, la mélodie marque aussi toujours ses auditeurs par la qualité des textes qui y sont chantés. Point ici "d'adaptation" d'oeuvres célèbres par des librettistes d'opéra (un peu comme au cinéma) : ce sont les poèmes dans le texte qui sont mis en musique ! Point d'intrigues à ajouter pour donner du piment à la soirée : la scène est brève comme une chanson, et en quelques minutes il faut avoir tout dit. Point de détours, on va a l'essentiel. Contrairement à ce que certains ont voulu faire croire, les compositeurs de mélodie choisissent souvent des poèmes de grande qualité. Ce ne sont pas de mièvres romances. Concernant le domaine français, François Villon, Charles d'Orléans, Ronsard, Racan, L'Hermitte, Hugo, Lamartine, Vigny, Leconte de Lisle, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Malarmé, Henri de Régnier, Eluard, Appolinaire et tant d'autres. C'est au contraire souvent l'occasion de redécouvrir des poètes oubliés de notre patrimoine, et parfois de véritables génies comme Jean de la Ville de Mirmont mis en musique par Gabriel Fauré. Les grands mélodistes, qu'ils choisissent des poèmes célèbres ou apparament insignifiants (à nos yeux profanes !), font en fait preuve d'un puissant instinct. En récital, avant chaque mélodie, Hugo Wolf récitait d'abord le poème au public, avant qu'on entende sa mise en musique. Tout l'art et la fierté de la mélodie consiste précisément à ne pas plaquer quelques accords sous un texte célèbre, ni au placer des paroles sucrées sur une ritournelle séduisante. 

     

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    En conclusion

     

    Puisse-t-on apprécier en tous lieux la mélodie pour ce qu'elle est, comme elle est, et non dans les préjugés dont on l'a recouverte. Puisse-t-on cesser de la sous-estimer bêtement face au lied germanique (et inversement), mais plutôt voir dans ces deux écoles deux apogées d'un même art, de part et d'autre du Rhin. Puisse-t-on reconnaitre au lied et à la mélodie en général une place à part entière dans la musique de chambre d'une part, et dans l'art lyrique d'autre part. Puisse-t-on cesser de lui reprocher un soi-disant élitisme et mieux respecter une sensibilité bafouée dans un monde moderne. Puisse-t-on lui reconnaitre sans ambage sa place au firmament du répertoire international, aux côtés d'autres grands courants musicaux. Puisse-t-on cesser de la résumer avec mauvaise foi à quelques exemples regrettables de dérives salonardes. Puissent les poètes retrouver le chemin d'un art qui leur a si bien rendu honneur, dans une exigeance mutuelle de la note et du verbe. Puisse-t-on lui reconnaitre son enracinement dans l'histoire artistique nationale, tant dans nos traditions poétiques galantes et courtoises, que dans nos chansons anciennes et nos rondes populaires, qui y trouvent un écho troublant pour qui sait tendre l'oreille. Tout un esprit français y trouve sa conjonction. Dans l'équilibre de ses subtilités. La mélodie souffre aussi peu l'excès que la palinodie. Puisse cet esprit retrouver l'oreille de son peuple, et aller faire ouïr aux peuples amis toute les subtilités de l'âme française, ses joies, ses rires, ses tourments, ses lignes de fuite et ses charmes. 

     

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    Voilà, j'ai essayé de rendre justice à un genre artistique trop souvent décrié, et d'autant plus décrié qu'on le méconnait. Je regrette que certains "grands esprits", qui-plus-est parfois totalement incompétents en musique, se soient mêlés à la vilaine et vaine curée. On prive malheureusement le public de toute une part (et laquelle !) de son patrimoine. Il est toujours un peu pénible d'avoir à se livrer à un tel exercice, mais il faut avoir le courage de ne pas laisser les critiques injustes (ou ignorantes) ensevelir de tels joyaux. Puissent ces quelques paragraphes conforter les connaisseurs dans leur amour, et les néophytes dans leur curiosité. Chacun pourra se faire son propre avis, et c'est bien là l'essentiel. 

     

    Joachim BRESSON