• Présentation récital

    Un art merveilleux... à redécouvrir. 

     

     

    L’art de la mélodie française est un art particulier qui a trouvé son apogée dans notre pays. Il puise ses racines d’une part dans les vieilles romances et chansons, et d’autre part dans l’exemple du Lied des pays germaniques initié par Franz Schubert. On pourrait dire que c’est l’art de la chanson adapté à la musique classique. La différence avec les chansons habituelles, c’est que la musique n’est pas un simple accompagnement des paroles ou de la ritournelle. A partir d’un poème (parfois célèbre, parfois inconnu), le compositeur va s’efforcer de donner naissance à une oeuvre d’art entièrement nouvelle, autonome. Un peu comme un peintre va essayer de donner «sa version» de telle ou telle scène célèbre de la mythologie. Paroles, chant, musique sont à égalité ; ensemble ils concourent à former une oeuvre à part entière : la mélodie. Plusieurs grands compositeurs français se sont illustrés dans ce genre : Debussy, Ravel, Fauré, Poulenc, Berlioz, Gounod mais aussi Duparc, Chausson, Ropartz, Maurice Emmanuel et tant d’autres qui ont donné des chefs-d’oeuvre. La mélodie est considérée par tous les interprètes comme un des genres les plus exigeants du répertoire international, tant au niveau technique qu’artistique. Il faut en saisir «l’esprit», aux multiples facettes, et savoir le rendre.

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    Depuis plusieurs années, Joachim Bresson (ténor) et Hugues Reiner (piano)  donnent des récital de mélodie et de lied. Cet art reste méconnu du grand public, ou caricaturé par certaines écoles d'interprétation précieuses à l'excès. Certaines vedettes ne s'y adonnent que comme un à-côté. Il est pourtant une quintessence de l'art vocal, de l'art pianistique, et ensemble de la musique de chambre. Franz Schubert, Robert Schumann, Johannes Brahms, Hugo Wolf, Gabriel Fauré, Henri Duparc, Ernest Chausson n'ont pas (ou presque pas) écrit d'opéra : leur oeuvre vocale est entièrement mélodique. Comment donc considérer comme "secondaire" un art que de tels génies plaçaient au centre de leur oeuvre ? 

     

    Un art authentique et de haut niveau. 

    La mélodie offre à la voix une musique libérée de l'emprise (et parfois des artifices) du théâtre et de l'opéra. Point ici "d'aigu" à réaliser, de vocalises acrobatiques, ni de décibels à fournir. L'art de chanter, le legato, la conduite de la voix, l'art de jouer avec et de se fondre dans le tissu sonore, sont ce qui met le chanteur en valeur. On apprécie sa sobriété, et plus que tout, sa capacité à s'incarner non dans un personnage, mais dans la musique elle-même ; non dans un drame imaginaire, mais dans une poésie incarnée dans l'instant. Point de costumes ni de mise en scène, le chanteur doit être à lui tout seul le personnage et le costume, la scène et le drame, l'interprête et l'humain. Concernant la technique, le grand ténor canadien Léopold Simmoneau (dans son livre L'Art du bel-canto) déclarait : "lorsque vous serez capables de chanter "Du Bist die Ruh" de Schubert et "Après un rêve" de Fauré comme c'est écrit, alors vous ne serez pas loin de maitriser les grands airs d'opéra". Contrairement à ce que l'on pourrait croire, le récital mélodie exige aussi une grande endurance vocale : dans un opéra habituel, un "grand rôle" chante en moyenne 30 minutes réparti en différentes interventions ; dans un récital, le chanteur doit tenir seul la scène pendant plus d'1heure ou 1h30 sans interruptions. Point de duos, d'ensembles ou de récitatifs, mais uniquement des airs, à chanter à chaque fois avec l'intensité requise. Les comédiens du théâtre savent cette différence entre jouer un rôle et tenir un récital seul sur scène face au public qui écoute, ou le pianiste entre la difficulté (certes diabolique) d'un concerto, et le récital seul face au public.  

    Les plus grands pianistes ont un jour ou l'autre accompagné des chanteurs : Vladimir Ashkenazy, Alfred Brendel, Sviatoslav Richter, etc. Certains s'en sont fait une spécialité, tels au 20ème siècle Gerald Moore ou Dalton Baldwin. De nombreux chefs d'orchestres s'y sont aussi adonnés, accomplissant au clavier leur art des couleurs, des lignes et des plans sonores, tels Bruno Walter, Leonard Bernstein ou Daniel Barenboïm. Mais on oublie trop souvent que les compositeurs eux-mêmes, tels Johannes Brahms ou Gabriel Fauré, considéraient cet art et le pratiquaient au plus haut point. Franz Schubert fondateur du genre, fut un pianiste accompagnateur mémorable au cours de nombreuses soirées privées, qui prirent le nom de schubertiades. Hugo Wolf qui donnait de véritables tournées (notamment avec le ténor Ferdinand Jäger) pour faire connaitre ses lieder. Au 20ème siècle, qui peut oublier les duos chant-piano mondialement célébrés que constituèrent Francis Poulenc avec le baryton Pierre Bernac et Benjamin Britten avec le ténor Peter Peers ? La plupart des grands compositeurs se sont illustrés comme accompagnateurs, y donnant tout l'art de la musique qui consiste servir et non à briller.  

     

    A la découverte de notre patrimoine poétique. 

    La mélodie marque aussi toujours ses auditeurs par la qualité des textes qui y sont chantés. Point ici "d'adaptation" d'oeuvres célèbres par des librettistes, un peu comme au cinéma : ce sont les poèmes dans le texte qui sont mis en musique ! Point d'intrigues à ajouter pour donner du piment à la soirée : la scène est brève comme une chanson, et en quelques minutes il faut avoir tout dit. Point de détours, on va a l'essentiel. Contrairement à ce que certains critiques partiaux ou mal informés peuvent colporter, les compositeurs de mélodie choisissent souvent des poèmes de grande qualité. Ce ne sont pas de mièvres romances. Concernant le domaine français, François Villon, Charles d'Orléans, Ronsard, Racan, L'Hermitte, les romantiques Hugo, Lamartine, Vigny, Leconte de Lisle, les symbolistes Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Malarmé, Henri de Régnier ou les modernes Eluard, Appolinaire et tant d'autres. C'est au contraire souvent l'occasion de redécouvrir des poètes oubliés de notre patrimoine, et parfois de véritables génies comme Jean de la Ville de Mirmont mis en musique par Gabriel Fauré. Les grands mélodistes, qu'ils choisissent des poèmes célèbres ou apparament insignifiants (à nos yeux profanes !), font en fait preuve d'un puissant instinct. En récital, avant chaque mélodie, Hugo Wolf récitait d'abord le poème au public, avant qu'on entende sa mise en musique. Tout l'art et la fierté de la mélodie consiste précisément à ne pas plaquer quelques accords sous un texte célèbre, ni au placer des paroles sucrées sur une ritournelle séduisante. 

     

    Un genre mineur ? 

    La France cultivant une espèce de "haine de soi", il est de bon aloi dans certains milieux de rabaisser la mélodie pour mieux exalter le lied de nos voisins et amis germaniques. Rien n'est plus absurde ! La France a l'honneur d'être, avec le monde germanique, la seule a avoir engendré une telle prolificité dans le domaine mélodique. En outre, elle l'a fait avec son propre caractère, ce qui n'est pas une tare mais une qualité, créant un genre à part entière : on parle ainsi de mélodie française pour la distinguer du lied des pays germaniques. Mais si chacun de ces deux genres a son caractère propre, ils sont bien les deux rameaux d'un même arbre, et constituent à mes yeux un genre unique avec ses différentes écoles nationales. A l'appui de ce dénigrement subtil, on rappelle sans cesse une supposée "antériorité" des germains dans le genre : c'est vrai pour Schubert (le père fondateur !), mais uniquement pour lui. Que l'on considère ce qu'écrivait Berlioz vers 1830 avec Les Nuits d'été, pour le comparer avec Les Amours du poète que composait Schumann en 1840, ou les mélodies de Chausson aux lieds contemporains de Wolf, pour comprendre que la France n'a rien à envier à ses voisins en matière de qualité et de précocité (au contraire !). Le genre puisant aux sources des chants populaires, on trouve donc pour se dénigrer le moyen d'encencer les airs viennois et de conspuer les romances parisiennes. Est-ce que cela a du sens ? Ou encore à caricaturer à partir de mauvais exemples une supposée "mauvaise technique vocale française" qui serait ampoulée : mais en prenant aussi de mauvais exemples, on peut faire de chaque chanteur russe un moujik mal dégrossi guturalisant ses graves, du chant italien des méditarranéens chevrottants un vibrato excessif, et des chanteurs germaniques des histrions vociférant au lieu de chanter. Pour marquer encore notre infériorité, on reconnait "certes" que la mélodie a produit "quelques bijoux", mais qu'elle ne serait "pas comparable" au lied qui a produit "d'innombrables chefs-d'oeuvre". (Vous remarquerez au passage que ce n'est pas moi qui ait cette obssession de la comparaison, mais certains qui ne l'emploient que pour mieux dénigrer. Je ne m'emploie pour ma part qu'à rétablir une justice). C'est encore une assertion fausse : la mièvrerie et les facilités, pas plus que la sophistication excessive n'épargnent le monde du lied. En revanche, l'occultation pure et simple des ¾ du patrimoine mélodique français de qualité peu donner un sentiment de rareté. Et les dérives "salonnardes" ont autant effecté Vienne que Paris (que Moscou ou Londres). On veut encore trouver dans le lied un genre sérieux et grave, et dans la mélodie un genre superficiel et plaisantin. Berlioz, Duparc, Fauré, Chausson, Ropartz, Tournemire ou Samazeuilh sont-ils "superficiels et plaisantins" dans leur oeuvre mélodique ? J'attends qu'on me montre cela... Je crois que ceux qui se permettent d'avancer de telles assertions et de condamner nonchalamment tout un art, ne connaissent pas ce dont ils parlent. On dit encore (que de critiques !) que le lied serait moint "daté" que la mélodie. Ce qui est vrai, c'est que le lied et la mélodie se sont développés dans des contextes politiques et sociaux différents : entre 1820 et 1950 (l'âge d'or), le monde germanique a conservé des structures politiques et sociales plus enracinées dans le passé, alors que la France connaissait une déchristianisation et un libéralisme politique beaucoup plus marqué. Aussi, dans un premier temps, le lied peut-il sembler plus "accessible" au niveau musicologique et poétique : mais avec le recul de la modernité et de l'âge, de l'effondrement des croyances, on est bien surpris de découvrir que la musique française (et ici la mélodie) proposent un discours beaucoup plus en prise avec nos réalités vécues. La mélodie française qui au départ peut paraitre plus élitiste (ce qu'elle revendique d'ailleurs en partie), apporte par la suite des réponses peut-être plus profondes à certains aspects de notre vie moderne. 

    Quoi qu'il en soit, je crois que tant de critiques sont un véritable plébicite pour un art. Il reste, et c'est peut-être la raison inavouée de tout cela, que la mélodie (et la musique française en général) est une musique particulièrement difficile à jouer pour les interprètes. Elle exige un degré d'aboutissement qui la rend difficile à jouer pour des débutants, et même lourde à entreprendre pour des interpètes chevronnés. Et nombreux sont ceux qui préfèrent éviter l'obstacle (quitte parfois à le dénigrer). Il faut non seulement un accomplissement technique égal aux autres genres, mais encore une maturité humaine qui ne fait pas de cadeaux. Derrière la pudeur apparante, c'est l'expression des expériences vécues, de ces épreuves que chacun préfère taire, et qu'il revient aux interprètes de faire vibrer, sans les déranger de leur enfouissement pour autant. On ne s'affronte pas impunément (vocalement, musicalment, pianistiquement, poétiquement) aux mélodies de Chausson, Duparc, Fauré ou Ropartz. 

     

    Joachim BRESSON 

    30 août 2018