Joachim Bresson poète ténor
PREFACE
L’exigence d’un chanteur, et plus encore d’un chanteur de profession comme Joachim Bresson, est comme inséparable de celle du vers, puisque, comme l’a rappelé Théodore de Banville (1823-1891), dont nous célébrons en 2023 le deuxième centième anniversaire de la naissance, « le vers est la parole humaine rythmée de façon à pouvoir être chantée et, à proprement parler, il n’y a pas de poésie et de vers en dehors du Chant ». Je cite l’Introduction de son Petit Traité de Poésie française, qui fut publié dès 1870 dans plusieurs numéros successifs de L’Écho de la Sorbonne avant de devenir un livre en 1872. Et il ajoutait même : « Tous les vers sont destinés à être chantés et n’existent qu’à cette condition. »
Des vers réguliers, rythmés et rimés, dans ce qu’il est convenu d’appeler des formes fixes, comme le rondeau cher à Joachim Bresson, mais aussi comme le sonnet qui ouvre ce nouveau recueil, chantent déjà. Ils ont leur propre musique, qui est un régal pour le lecteur.
Banville, dont le premier exemple était le plus célèbre des rondeaux de Charles d’Orléans, « Le temps a laissé son manteau », mettait l’accent sur la valeur musicale de ce poème et de cette forme qui s’achèvent sur un refrain, qui « est plus et moins qu’un vers, car il joue dans l’ensemble du Rondeau le rôle capital. Il en est à il en est à la fois le sujet, la raison d’être et le moyen d’expression ».
Joachim Bresson, lui, a choisi d’ouvrir son nouveau recueil sur un sonnet, mais il est resté prudent dans l’emploi de cette forme. Peut-être a-t-il une réserve à son égard, comme Banville qui, tout en considérant que « la forme du Sonnet est magnifique, prodigieusement belle », lui reproche d’être « cependant infirme en quelque sorte ; car les tercets, étant plus courts que les quatrains, font que le Sonnet ressemble à une figure dont le buste serait trop long et dont les jambes seraient trop grêles et trop courtes » (p. 199-200).
Je m’empresse de dire qu’un semblable reproche, auquel Banville apporte d’ailleurs des nuances, ne peut nullement être adressé au sonnet liminaire du présent recueil, car, après les deux quatrains où toutes les rimes sont en i et où l’on pourrait succomber à l’ennui (le mot qui clôt le vers 2 et revient au vers 8), les deux tercets, qui forment une phrase continue, sont, sinon une prière, du moins une question adressée au Seigneur Dieu :
Seigneur qui es dans les cieux
Et qui dis faire le monde,
Cette tristesse inféconde
Peut-elle s’ouvrir à mieux,
Et la route tortueuse
Devenir voie vertueuse ?
Le choix de Joachim Bresson, dès ses recueils antérieurs, trouve son entière justification quand on lit le début du chapitre IX du livre de Théodore de Banville, consacré à ce qu’il a appelé « les poèmes traditionnels à forme fixe ». « Ce groupe de poèmes », écrivait-il, « est l’un de nos plus précieux groupes de poèmes et l’un de nos plus précieux trésors, car chacun d’eux forme un tout rythmique, complet et parfait, et en même temps ils ont la grâce naïve et comme inconsciente des créations qu’ont faites les époques primitives ». Et il choisissait comme exemples un poète et une forme dont il faisait des modèles, et qui sont chers à Joachim Bresson :
« Je commence par le RONDEL, poème exquis, dont il faut chercher presque tous les modèles dans le livre du prince Charles d’Orléans, petit-fils de Charles V, neveu de Charles VI, père de Louis XII, et oncle de François 1er »
.
Charles d’Orléans n’avait pas conçu un livre à proprement parler, au sens moderne du terme. C’est au xixe siècle, dont à l’époque de Théodore de Banville, que des éditeurs parisiens ont réuni en volume les Poésies de Charles d’Orléans, avec deux masses, les Ballades et les rondeaux. Deux sont indiqués en note dans cette page du Petit Traité de poésie française. L’édition de Champollion-Figeac, chez J. Belin Leprieur, 13 quai Malaquais, et celle de Charles d’Héricault, chez Alphonse Lemerre.
x x
X
Ce sonnet liminaire me paraît caractéristique d’un miracle, que je serais tenté d’appeler le miracle du dépassement.
En effet, nous savons, par les cinq précédents recueils de Joachim Bresson, qu’il souffre, et depuis longtemps, du mal de vivre. Mais la poésie régulière lui permet, comme à Charles Baudelaire, de faire s’épanouir des fleurs du mal, donc des fleurs de ce mal.
Tout s’ouvre, dès le premier vers, sur une précision temporelle qui est à mes yeux d’une extrême importance,
Quand je me lasse de vivre,
Que mon cœur cède à l’ennui.
Ce mal de vivre n’est donc pas permanent. Il surgit dans sa vie, comme peut-être dans celle de chacun d’entre nous, à des moments de baisse de tension vitale.
Songeons à Baudelaire, pour qui la création poétique était « l’unique soin » permettant « d’approfondir / Le secret douloureux qui [l]e faisait languir ». Point de vie sans ce qu’il a appelé « l’heure mélancolique ». Son spleen est inséparable de la lassitude et de l’ennui, et même des « longs ennuis » qui font leur proie de « l’esprit gémissant ». Mais la poésie, lors même qu’elle exprime cette souffrance, permet de la dépasser, procédant à ce que Baudelaire a appelé l’« alchimie de la douleur ».
Joachim Bresson, dès ce sonnet liminaire de son nouveau recueil, prend soin de faire état de moments où il se lasse de vivre, où il « tombe en esprit / Dans le néant qui enivre » (une ivresse particulièrement dangereuse), où il songe à suivre la mort. Mais ce sont, comme ce l’était pour Baudelaire, des sortes de crises dont il faut sortir. La poésie les exprime, et en même temps elle doit, elle peut dépasser la souffrance et contribuer à aller de l’avant. Joachim Bresson se voit alors en « pèlerin transi », et s’adresse donc à Dieu.
x x
X
La « route tortueuse », sur laquelle il s’interroge, c’est le chemin d’une vie, dans le pays où l’on vit. Et ce pays pour Joachim Bresson a beaucoup d’importance. Le nouveau recueil en témoigne, à commencer par son titre, En regardant vers le pays de France.
Ce pays, malgré les tourments de l’Histoire présents dans l’illustration de couverture, a conservé son unité, sa variété, sa qualité. Aussi Joachim Bresson nous invite-t-il à remonter dans un lointain passé, et jusque dans le temps où, précisément, les poètes usaient des formes fixes pour rendre hommage à leur patrie qui est toujours la nôtre.
La première des deux citations liminaires est empruntée à Charles d’Orléans et à l’une de ses Ballades où il rappelle comment, revenant d’Angleterre, il se souvint, « à Douvres sur la mer », « en regardant vers le pays de France », de « la douce plaisance » qu’il allait y retrouver. Un bien qui allait s’accompagner pour lui d’un devoir à l’égard de son pays natal et bien-aimé. C’était au Moyen Âge et ce neveu du roi Charles VI, ce prince fait prisonnier à la bataille d’Azincourt, le 25 octobre 1415, et détenu en Angleterre durant vingt-cinq ans, a multiplié ballades et rondeaux pour célébrer sa patrie enfin retrouvée.
Ce regard vers le pays de France est aussi celui de Joachim Bresson, qui vit dans un autre temps et n’a pas subi pareille épreuve, mais reste extrêmement fidèle à son pays natal. Il a le souci de le servir en tant que musicien et en tant que poète. Je n’ai pas oublié que, dès le jour lointain où j’ai fait sa connaissance, j’avais admiré ce jeune ténor interprétant, dans le temple protestant de la rue Cortambert à Paris, des mélodies de Gabriel Fauré, d’Henri Duparc. Son œuvre poétique cherche et trouve ses racines dans la poésie française du Moyen Âge et de la Renaissance. Il m’a confié qu’un vers de Charles d’Orléans lui tenait à cœur depuis très longtemps, celui dont il a fait son titre En regardant vers le pays de France et « dont la pensée [l’]a particulièrement accompagné durant l’année écoulée au cours de laquelle « [il a] composé ces poèmes » (je cite la lettre qu’il m’a adressée en même temps que le texte de son nouveau recueil, le 11 août 2023).
Soucieux avant tout d’écrire « des poèmes humains », Joachim Bresson ne cherche pas à s’envoler, comme les cygnes blancs. Il lui suffit de faire son tour, « A la tombée du jour / Quand les animaux sortent ». Il y a en lui du marcheur, et sa démarche poétique en témoigne, comme les confidences qu’il nous fait sur sa vie de tous les soirs. Parfois un marcheur en proie au doute, mais nullement quand le déroulement des rondeaux – sa forme favorite – conduit vers le chant mystique du rossignol. Ce sont autant de rameaux d’olivier porteurs d’une espérance, de confidences confiées au chant poétique d’une douceur exquise, associée à des souvenirs d’enfance qui sont comme un trésor.
x x
X
Je suis particulièrement sensible au rondeau où il évoque la maison de sa mère, un havre de salut, et où comme l’enfant pieux qu’il a été, et plus que jamais, il appelle la protection du Seigneur. Même si sa carrière l’amène à déployer ses talents de chanteur à Paris, il a choisi de résider en province, « tout au fond » de ce qu’il appelle « notre contrée » et qui est la région normande. Il y participe d’ailleurs aussi à de très beaux concerts sous la baguette du grand chef d’orchestre et compositeur Hugues Reiner.
Originaire comme lui de la campagne, je ne peux qu’être sensible à l’évocation de son village natal de La Guerche qui ouvre la deuxième partie du recueil. Ce n’est pas en Normandie, mais « au fond du pays tourangeau », et il sait passer de l’un à l’autre comme il est arrivé à Balzac de le faire dès sa jeunesse quand il allait rejoindre sa sœur sur la côte normande.
Dans la troisième partie, il arrive que Joachim juge « affaibli » le peuple de ce vieux pays » qui lui reste pourtant cher. Mais peut-être son cœur peut-il ainsi « se repo[ser] / en ce sein alangui, de cette autre mère, la « France, cher vieux pays ». Il n’hésite pas à évoquer et à invoquer l’ensemble de ce cher vieux pays, et il y a comme un réconfort pour lui dans l’alliance des « Français et Occitans / Issus d’un fonds unique » : d’où une note de gaieté qu’atténue le constat que cette France était la « belle France de l’ancien temps » et qu’aujourd’hui on peut juger que c’est un « monde perdu », une « patrie trahie ».
Toute gaieté ne me semble pourtant pas perdue. C’est la raison pour laquelle Joachim Bresson s’emploie à évoquer ces figures de la Renaissance, Ronsard et La Boétie, l’un modèle d’amour et poète, l’autre modèle d’amitié et inséparable de Montaigne. Et le « dernier enfant » évoqué dans ce même rondeau saluant la « belle France du vieux temps » pourrait bien être le poète d’aujourd’hui – son héritier.
Il me semble que demeure une belle France d’aujourd’hui. Et c’est pourquoi je suis particulièrement sensible, dans la quatrième partie du recueil, au plus normand de ces poèmes, le rondeau :
J’irai marcher par les chemins
De mon pays de Normandie.
Il y reste « la trace des hommes anciens ». On y respire « l’âme de nos prairies ». On y accède à
L’accord étrange, et la magie
De l’équanime symphonie
Qui rend les cœurs d’ici sereins
Dans le rondeau suivant, l’angélus sonne sur les coteaux de Giverny et, non content d’aller marcher parmi les bruyères et parmi les taillis à l’heure où sonne la prière, Joachim Bresson a choisi récemment d’y établir son nouveau domicile.
Le dernier rondeau, dont le premier et dernier vers reprend la citation de Charles d’Orléans, donc le titre de ce nouveau recueil de Joachim Bresson,
Sur les chemins de belle France
confirme un apaisement dans son existence et ouvre sur un « plein d’existence », même si le marcheur n’oublie pas qu’il est mortel et accepte de « Mourir ici dans le silence ». Comme la poésie de Baudelaire, ce recueil fait place à des confidences, et en particulier à des amours heureuses ou douloureuses. Et c’est cela aussi, « écri[re]des poèmes humains », comme le dit d’une manière insistante, et elle-même humaine, l’un de ces rondeaux.
x x
X
Le « marcheur attardé » n’est donc pas toujours seul. Et le lecteur de ce nouveau recueil, sans retard, doit en venir à la deuxième partie où soudain, enfin, apparaît une femme, « une femme blonde » qui « a [s]on cœur conquis ». Sans doute cette joie, nous confie-t-il, n’a été vécue qu’« à demi », et « en marge du monde ».
Mais, dans le rondeau même qui l’évoque, elle est inséparable de son art, la musique, et, – ce rondeau en témoigne –, de sa poésie. Ce rondeau a d’ailleurs une suite, comme si un cycle s’ouvrait, faisant place à une chanson (« Ma belle amie / Est endormie »), à une prière, et rejetant « l’indifférence » comme étant « la pire des errances ».
Sans doute la fin de cet épisode fut-elle douloureuse, et l’un des poèmes de la troisième partie s’ouvre et se clôt sur « Il ne fut pas aimé ». Mais, pour moi, l’amour reste présent dans En regardant dans le pays de France comme dans Les Fleurs du mal. Il y aura encore un voyage en liberté avec une nommée Suzanne, vers la fin de la fin de la Troisième Partie. Et dans la Quatrième, « Quelque ancienne compagne » revient en l’esprit de celui qui se dit – sans l’être – le « vieux Joachim », et qui « ressasse ses chimères », comme Gérard de Nerval, « Et ses amours du temps jadis, / Sur les coteaux de Giverny », où il réside désormais.
On connaît la célèbre affirmation de Descartes : « Je pense donc je suis ». Loin de chercher à écarter, comme l’a voulu parfois Arthur Rimbaud, ce « je [qui] est un autre », Joachim Bresson ouvre et clôt l’un de ces nouveaux rondeaux sur le refrain
Je chante, car je suis.
Et, pour moi, c’est la clef de son art, de sa poésie, de sa vie.
Pierre BRUNEL