Joachim Bresson poète ténor
Pourquoi le rondeau, pourquoi le recours au vers et à la forme ?
(Forme, informe, et synthèses dans la nouvelle époque)
En rupture avec les canons académiques du XXème siècle, mon utilisation de la versification et de formes anciennes (rondeau, sonnet, etc.) a suscité la fixation de certains esprits attachés aux dogmes du temps. Comme souvent, la nouveauté d'hier est devenue l'académisme du lendemain ; les progressistes d'hier sont devenus les conservateurs d'aujourd'hui. Comme beaucoup de poètes de ma génération, j'ai commencé par l'écriture automatique et le vers libre. Mais je me suis rendu-compte assez vite que ces "innovations" d'hier étaient aujourd'hui sclérosées et épuisées ; ou, plus exactement, qu'elles ne me convenaient tout simplement pas. J'ai même essayé la décomposition des mots, et j'en ai vite vu toutes les limites. Je me suis aussi posé honnêtement la question de savoir si j'esquivais la versification traditionnelle par esprit d'indépendance, ou au contraire par paresse, par incompétence et par conformisme avec l'esprit de mon temps. N'appartenant à aucune école, je me suis donc mis à composer des vers par curiosité... et j'y ai vite pris goût ! Que la langue se mettait à chanter sous l'action rectificatrice de la versification ! Comme la pensée se libérait, comme l'esprit jouait et s'apaisait ! Je me suis donc mis à versifier "sans penser à mal" ; c'est la réaction outrée ou consternée, condescendante ou méprisante, des tenants de la modernité académique qui m'a fait comprendre que j'avais transgressé un interdit. Ils m'ont classé parmi les conservateurs ou les nostalgiques, alors même que je pense que ce sont eux qui sont restés bloqués dans le XXème siècle. Contrairement à eux, je n'ai moi aucun problème de principe avec le vers-libre, je ne fonde aucune école ni aucun dogme. J'ai simplement pris la mesure du temps qui passe, et des limites d'une révolution esthétique vieille de plus d'un siècle aujourd'hui.
Aujourd'hui encore, le milieu des officialités et l'histoire de l'art nous explique benoîtement "qu'autrefois les poètes faisaient des vers, mais qu'aujourd'hui ils se sont libérés des carcans et des dogmes, etc.". Cette prétention au progrès était en soi contestable déjà en 1900 ou 1920, mais à combien plus forte raison en 2000 ou 2020 ! Si nous nous sommes libérés des carcans et des dogmes, alors même la versification la plus formelle devrait être prise sans préjugés ; elle fait partie du répertoire des possibles. C'est à cette indépendance d'esprit que je me réfère quant à moi. Je laisse les écoles aux écoliers. Je remarque d'ailleurs que les formes populaires de la poésie, les chanteurs, les slameurs et les rapeurs, sortes de chansonniers de notre temps, recourent sans vergogne au rythme et à la rime. Cette "conservatrice modernité" ne concerne donc plus qu'un nombre de plus en plus restreint de personnes attachées à un monde qui n'est plus. Le temps passe pour tout le monde. Et puis, quand on entretient un rapport large au monde, aux différentes classes sociales, aux différentes époques de l'Histoire, et aux autres civilisations, tout cela a parfois quelque chose de lilliputien et d'un peu spécieux, et la "révolution surréaliste" peut vous paraître une tempête dans un verre d'eau. Pour moi, la modernité a pris sa place dans la tradition, et contribue dorénavant, aux côtés des autres époques de l'art, à l'inspiration commune.
Heureusement, loin de ces questions chagrines, le grand public, les esprits libres et objectifs, ont pris ma poésie pour ce qu'elle était, sans préjugés. J'eusse composé des poèmes décomposés qu'ils les eussent lus sans plus de préjugés. C'est ma poésie qu'ils lisent. Et c'est cela que je désire ! Il faut être sans cœur et sans âme pour ne pas sentir la frémissante vitalité et le "pas de danse" de la forme rondeau, que m'a fait aimer Charles d'Orléans. Est-ce-que je dois me préoccuper de savoir si c'est ancien ou moderne ? Je ne cèderai pas à la querelle. Je laisse la querelle aux querelleurs. Je suis persuadé pour ma part de suivre le chemin qui me convient. J'invite chacun à la curiosité, à la remise-en-question et à l'ouverture. Dans le monde contemporain, cohabiteront l'ancien et le moderne comme cohabiteront les différentes cultures.
Pour ma part, j'ai trouvé chez Charles d'Orléans (1394-1465) ce rafraîchissement de l'âme, semblable au "Wasserfall blond" auprès duquel le jeune Ribaud a "ri". Longtemps catégorisé comme un "aimable ringard", le Prince-Poète me semble au contraire l'un des plus fins, des plus spirituels et des plus pénétrants poètes français. Son visage affecte l'impassibilité des estampes chinoises, mais dévoile derrière un sourire à peine esquissé, une rime en demi-teinte et la pirouette concise d'un trait d'esprit apparemment anodin, la rare profondeur et complexité de notre civilisation, notre manière singulière d'être à l'universel du monde. A la manière des classiques chinois, il est allusif ; on pourrait passer cent fois devant lui sans remarquer quoi que ce soit. Son verbe et sa rime sont tout juste suffisants ; mais est-il donc besoin de plus que du strict nécessaire pour dire ce que l'on a à dire ? Belle économie des ressources.
Charles d'Orléans a aussi répondu à mon désir profond d'une littérature qui amorce un dialogue avec son public. Chaque poème, chaque proposition, qu'il fait s'offre comme la pièce d'un puzzle qu'il nous tend, spécialement formée, et qu'il appartient donc au lecteur de combler par quelque réponse qu'il trouvera en lui. C'est cet allez-retour qui me plaît. Le propos n'est jamais complet, mais est une main tendue, charge au lecteur, s'il le désire, de la saisir en tendant la sienne. Loin des démiurges de la modernité, le prince libéral propose sans jamais contraindre son lecteur. Il ne cherche pas des adeptes ni des sujets, mais des alter-ego. On peut d'ailleurs supposer que son rang social, au sommet de la hiérarchie féodale, a sevré cet homme des désirs de pouvoir et des ambitions de tyrannie ; ayant chaque jour les hommes à ses pieds, c'est d'amitié sincère que son âme avait soif. Cela tombe bien, moi aussi ! N'ayant nul royaume à constituer ni nulle guerre à assouvir (il avait un royaume dans la vraie vie et guerroya plus qu'à son tour) son art offre une troublante libéralité qui confine à l'indifférence des sages. Son œuvre est à redécouvrir, à mon humble avis.
N'étant ni roi, ni chevalier, ni prince, mais un simple poète de province, j'en ai tiré ce que j'avais à en tirer. Et, de son inspiration, j'ai fais mon propre chemin. Cette manière d'âme répondait à la mienne. Et dans une ère où la sobriété matérielle se répandra, la culture de l'âme ne sera pas inutile, pour ceux qui le veulent. Voilà donc pour mes poèmes et leur esthétique. Encore ces quelques mots de Théodore de Banville (reprenant Boileau), concis et bien sentis, qui disent une bonne part de ce qui doit être dit à ce sujet.
Boileau a décrit le rondeau avec la plus excessive, sinon la plus heureuse concision : "le rondeau, né gaulois, a la naïveté". Mais le Rondeau n'a pas que la naïveté. Il a encore a légèreté, la rapidité, la grâce, la caresse, l'ironie, et un vieux parfum de terroir fait pour charmer ceux qui aiment notre poésie (et en elle la patrie) à tous les âges qu'elle a traversée. (Théodore de Banville, Petit Traité de poésie française)
Joachim BRESSON (2 octobre 2023)
*
* *
Emission sur Charles d'Orléans (cliquer) Une excellente émission de France-Culture sur Charles d'Orléans, pour découvrir plus avant son univers. Un univers qui m'a parlé, et influencé à choisir le rondeau.